J’ai perdu ma langue qui reste bien pendue !

Mis à jour : avr. 5

On peut perdre l’une de ses langues tout en continuant à avoir sa langue bien pendue dans d’autres langues. Ou, dit plus simplement : on peut continuer à être bavard en anglais tout en ayant perdu la maîtrise du danois. D’ailleurs, si on a perdu le danois, c’est qu’on ne le parle plus depuis un moment. Ce n’est peut-être pas si grave.


Et bien si !


Pour les personnes multi-expatriées depuis l’enfance perdre une langue que l’on a considéré comme maternelle peut être source d’une grande mélancolie. C’est non seulement le deuil d’un monde mais aussi le deuil d’une partie de soi auxquels on est soudainement confronté.



Illustration de Minna Sundberg


Ça arrive tout doucement. On a changé de pays, de langue, petit à petit les relations avec nos amis du pays quitté se font plus rares, quelques années passent, et un jour lors d’un voyage dans ledit pays, on se rend compte qu’on ne comprend pas toutes les personnes : que le monsieur qui parle dans sa barbe ou l’adolescent qui débite ses mots à toute vitesse nous demandent un effort, léger, certes, mais un effort que nous n’avions pas à fournir avant.


On hésite sur certaines formes verbales, des mots nous échappent ou on prend un synonyme mais on rage intérieurement, ce n’est pas exactement ce que l’on voulait dire. Il se peut que la perte soit légère, une moindre aisance ; il se peut que l’on perde certaines compétences, l’expression orale ou écrite ; il se peut, fait tout de même plus rare je le crois, qu’elle soit totale. C’est le cas d’une jeune fille que j’avais rencontrée à Paris il y plusieurs années : elle avait vécu en Israël jusqu’à ses six ans où elle avait fréquenté une école israélienne. L’hébreu était la langue qu’elle pratiquait le plus à l’époque, c’était “sa” langue et elle-même était, aux yeux des Israéliens, une jeune compatriote. À 27 ans, elle était bien incapable de comprendre une phrase et en était manifestement affectée.


Pourquoi est-ce si douloureux ?


Parce que tout à coup, on se sent expulsé d’une communauté à laquelle on s’est senti appartenir. Tout à coup, notre condition d’espion-caméléon est dévoilée au grand jour. Sauf qu’il s’agissait bien plus que d’un jeu : notre identité s’est en partie confondue avec celle de ce pays.


Il y a un premier deuil à faire, la perte d’un certain statut dans le regard des autres. Et ce n’est pas peu de chose car comme l’a dit Nelson Mandela :

“Si vous parlez à un homme dans une langue qu’il comprend, vous parlez à sa tête. Si vous lui parlez dans sa langue, vous parlez à son cœur“.

Il y a bien quelque chose de l’ordre du sentiment qui est rompu. On passe de la catégorie “natif” à “étranger” avec tout ce que cela implique émotionnellement.


Et ce n’est pas tout. Selon l’âge, on peut également perdre une version de soi-même. Parler dans une langue, c’est jouer un rôle, comme au théâtre. Tous les professeurs de langue étrangère vous le diront. Sauf que ce rôle, c’est nous. Enfin, une facette de nous. Si je parle un espagnol ibérique, je parlerai plus fort, je serai plus directe dans mes propos, plus chaleureuse dans mes paroles, plus gaie et moins sérieuse que si je parle en français. Mon corps aura d’autres gestes, mes mimiques seront un peu différentes. Perdre une langue c’est aussi perdre une attitude face à la vie, c’est également un rapport physique au monde qui est tu.


Perdre une langue, c’est apprendre dans sa peau et non seulement dans les livres, que les identités nationales sont construites collectivement et individuellement ; qu’une nationalité génère certaines attentes dans le regard des autres souvent à l’affût de catégories, ce qui d’ailleurs peut porter à sourire.

Ainsi, une jeune femme française rencontrée depuis quelques heures me disait “Je ne sais pas comment ça se passe chez vous, mais nous l’été...”. Au vu du peu d’informations qu’avait cette personne à mon sujet, si ce n’est que j’étais de nationalité française, je me demandai pendant de longues minutes qui était ce “vous”. Avant de me souvenir, bien sûr, qu’elle était corse, et que “nous” étions logiquement les continentaux !


Ou encore un Parisien, à qui je venais tout juste de dire que je n’étais pas parisienne, me disait “Vous, les gens de province…”, ce qui me fit intérieurement sourire sachant que j’ai vécu dans plusieurs grandes capitales européennes ainsi qu’à Mexico dont la superficie est dix fois plus grande que sa petite Ville Lumière.


Il s’agit donc d’un deuil mais ô combien riche d’apprentissages sur soi et sur les autres. Cela vaccine à vie contre tout patriotisme déplacé et oblige à se définir par autre chose qu’une nationalité alors que de nos jours il s’agit du principal critère de distinction. Il suffit de lire la presse pour se rendre compte que c’est la première information que l’on donne sur quelqu’un : on dira que deux Français ont été enlevés, un Américain arrêté, un Espagnol secouru, etc.


Deuil donc. Mais je ne finirai pas cet article sur une note triste. Car la résurrection n’est jamais loin si l’on s’en donne les moyens. Lectures variées, voyages, ateliers de conversation (en ravalant son orgueil), films, podcast, il n’a jamais été aussi facile de pratiquer les langues depuis le développement des nouvelles technologies.


Alors, si vous vous reconnaissez dans cet article, halte aux pleurnicheries et au travail !


Et vous, avez-vous déjà vécu une “perte de langue” ? Comment avez-vous réagi ?




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Chapitre 1 Librinova_le-chant-de-la-saut
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#multilinguisme #expatriation #langue

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