Jean Giono et Marcel Pagnol, au-delà des idées reçues


Ayant passé les premières années de mon enfance à Aix-en-Provence, ces deux noms — Giono et Pagnol — ainsi que celui de Cézanne, ont très tôt fait partie de mon imaginaire au même titre que la Sainte-Victoire, les Calanques ou les Gorges du Verdon. Sauf que si j’ai maintes fois arpenté les sentiers provençaux, je n’ai lu que très tard ces deux écrivains, m’étant contentée d’adaptations cinématographiques pendant longtemps.


De Pagnol, je ne connaissais que le diptyque gentillet —La Gloire de mon père et Le Château de ma mère— visionné lors d’une kermesse d’école dans laquelle la Provence se voyait réduite au chant des cigales et à un accent surfait.


Giono, avant toute chose, faut-il le rappeler : “Ce n’est pas la Provence, ça n’a rien à voir. C’est la Haute-Provence”. Voilà le discours sans appel que j’entendais dans la bouche des adultes. Ainsi, il existait une frontière nette entre Aix et la Haute-Provence. Frontière historique, culturelle ou mentale ?


Ayant grandi avec l’idée qu’Avignon était à l’extrême nord ― peut-être pas loin du pôle ― et qu’à Marseille les gens se baladaient avec des poignards dans les rues, une remise en question m’est apparue nécessaire. J’avais hâtivement associé Pagnol à ses pagnolades et Giono aux atmosphères obscures et à des personnages au cœur mauvais.


Qu’en était-il vraiment ? La réalité, comme souvent, est plus nuancée que les étiquettes qu’on a souvent accolées à ces deux écrivains, à commencer par celle d’écrivains régionalistes.


Paul Cézanne, La Sainte-Victoire 1885-1887

Jean Giono



La Provence ou le paysage méditerranéen : une porte ouverte sur le monde


Jean Giono avait la littérature régionale en horreur, rester au plus près, au plus plat des choses, n’avait pour lui aucun intérêt. S’il est vrai qu’il a passé toute sa vie à Manosque (1895-1970), cela ne fait pas de lui un chantre de la région pour autant. Fils d’un père d’origine italienne et d’une mère d'origine parisienne, il est né sur ces terres “par hasard” et les prend tout naturellement comme décor puisqu’elles sont sous ses yeux. Il traite en effet de la Provence du Nord, et au-delà ― les Alpes, Moustier, Manosque, le Var, les forêts ― une terre de crimes où les paysans parlent peu et mènent une vie dure. Giono voit plus d’affinités entre l’Écosse et la Provence qu’il met en scène qu’entre cette dernière et la Côte d’Azur. Les paysages sont beaux, certes, mais aussi graves et sans cigales. La nature n’est pas toujours bienfaisante, le soleil plus enclin à brûler la terre qu’à réjouir les cœurs.


Pour Giono, les joueurs de pétanque hâbleurs si chers à Pagnol ne représentent pas la Provence.


Dans son œuvre, il réinvente la région et la rattache au plus vaste monde méditerranéen et à la tradition gréco-latine. Passionné par l’Antiquité, il se balade dans les collines de Manosque hanté par des figures mythologiques. Ses trois premiers romans sont réunis sous le titre Le cycle de Pan ― Colline (1929) , Un de Baumugnes (1930) et Regain (1930) ― dans lequel la figure du dieu païen y joue un grand rôle, symbole de la nature unifiée. Si nombre de ses romans ont trait au mal, à la mort et à la fatalité comme Un roi sans divertissement (1947) ou Les Âmes fortes (1950), Jean Giono est également l’auteur de L’homme qui plantait des arbres, une nouvelle morale et optimiste, qui fait certes exception dans son œuvre, et qu’il a écrite sur commande avec l’objectif assumé de “faire aimer à planter des arbres”. Entreprise réussite puisque cette nouvelle a été traduite dans une dizaine de langues. À côté de son œuvre romanesque variée et abondante, Jean Giono a écrit de nombreux essais, chroniques et récits dont Voyage en Italie.



Giono, auteur d’une grande aventure romantique


Au regard de ses autres romans, Le Hussard sur le toit (1951) surprend par l’élan et la liberté qui le traversent. Adapté au cinéma par Jean-Paul Rappeneau en 1995 avec Juliette Binoche et Olivier Martinez, il fait partie du cycle dit du Hussard, qui se compose, dans l’ordre de la narration, de : Angelo (1958), Le Hussard sur le toit, Le Bonheur fou (1957) et Mort d’un personnage (1949) . Dans un premier temps, Giono avait en tête d’écrire une dizaine de volumes pour ce cycle à l’instar de La Comédie humaine de Balzac puis est manifestement revenu sur son idée.




Dans ce cycle d’inspiration stendhalienne, l’écriture est rapide, les aventures nombreuses, les héros sont nobles, fougueux et enivrés de liberté. Angelo, écrit en six jours est “un portrait” et surtout un délice. Le personnage éponyme, un jeune aristocrate piémontais en exil, au charme désarmant et au caractère entier, voyage en Provence en quête d’aventures qui lui permettent de prouver sa noblesse de caractère et son courage. Le récit relate la première rencontre entre Angelo et Pauline de Théus, personnage que l’on retrouve dans le volume suivant chevauchant les collines aux côtés du héros alors que le choléra ravage la région.


Les nombreuses contradictions d’Angelo le rendent particulièrement attrayant.



Tout en ayant une haute idée de lui-même, il passe son temps à se faire des reproches sur sa conduite ; animé de grands idéaux et l’âme généreuse, il se soucie exagérément de son apparence ; de nature solitaire, il a un grand besoin de compagnie et d’amitiés masculines ; à la fois directif et protecteur avec les dames, il cache un cœur d’adolescent et s’émeut facilement au point d’en être physiquement altéré ; de nature passionnée et sensuelle, il se veut distant et froid ; très observateur du monde qui l’entoure ― à l’occasion, c’est surtout lui-même qui l’intéresse…


En somme, malgré ses vingt-six ans dans Le Hussard sur le toit, Angelo est resté un enfant qui désire être un homme. Sa fougue, sa sincérité et son lot d’incohérences agacent tout autant qu’elles séduisent.


Si vous êtes de nature romantique, prenez garde, après la lecture de ces deux romans, vous risquez de ne plus regarder la Provence du même œil et peut-être vous surprendrez-vous à chercher ce bel aventurier sur les hauteurs de Manosque ou aux abords de la Sainte-Victoire.


Extrait du film Le Hussard sur le toit (1995)




Marcel Pagnol (Aubagne, 1895 - Paris, 1974)


Un artiste populaire


Surtout connu pour son œuvre cinématographique constituée par de nombreuses comédies ayant pour cadre Marseille et la Provence — dont les célèbres Marius (1929), Fanny (1931), et César (1956) — en tant que romancier, Marcel Pagnol a rencontré un immense succès avec la série Souvenirs d’enfanceLa Gloire de mon père (1957), Le Château de ma mère (1957), Le Temps des secrets (1960), et Le Temps des amours (1977, posthume) — dont l’adaptation des deux premiers romans au cinéma par Yves Robert en 1990 a également était une réussite commerciale. L’intérêt pour ce récit ne se dément pas et il a récemment été adapté en bande dessinée. Ces romans constituent la dernière étape de son parcours artistique qu’il débute en tant que dramaturge puis réalisateur et producteur. Vivant à Paris et âgé de 63 ans lors de la rédaction des Souvenirs, on peut facilement imaginer qu’il a été habité par un sentiment nostalgique pour sa région l’amenant à une certaine idéalisation.


Toujours est-il que j'avoue ne pas avoir eu le courage de dépasser les premières pages des Souvenirs ne les trouvant décidément pas de mon goût. En revanche, c'est avec une grande surprise que je découvris qu'il était l'auteur de Manon des sources dont j'avais vu l'adaptation de Claude Berri enfant et qui m'avait enchantée. L'ambiance du film étant en vive opposition avec l'idée que je me faisais de Pagnol, je me demandai si le réalisateur avait sublimé le roman ou si Pagnol était également capable de créer un récit aussi sensible, complexe et bouleversant. J'entrepris donc la lecture du roman avec une grande curiosité.


Manon des sources, un drame romantique loin des stéréotypes


Quelques mots sur l"origine du roman.


Publié en 1963, la genèse de Manon des sources est originale dans la mesure où il s’agit d’abord d’un film écrit et produit en 1952 par Pagnol qu’il a développé en deux romans dix ans plus tard, et qui, comme mentionné ci-dessus, a été adapté au cinéma par Claude Berri en 1986 avec Emmanuelle Béart, Daniel Auteuil et Yves Montand.


Manon des sources est une histoire de vengeance, de trahison et d’amour se déroulant en Provence. Au delà de quelques brefs commentaires superflus sur les coutumes provençales et une scène digne d’un vaudeville qui s’étend sur moins d’une page, le roman est particulièrement brillant, exempt de tout cliché et d'humour facile. Les paysans, loin de la caricature, sont animés de sentiments ambivalents ; solidaires envers les leurs, ils se montrent hostiles aux étrangers. L'histoire d'amour est prenante et délicate ; le ton sensible et parfois grave. La trame du film de Berri est particulièrement fidèle au roman dont la lecture m'a véritablement réjouie.


Ainsi, après une exploration —toujours en cours, de l’œuvre de Giono, il est clair que celle-ci ne se résume pas à des ambiances obscures. De son côté, si Pagnol est surtout connu pour avoir dépeint une Provence de carte postale bon enfant, Manon des sources s'en éloigne fortement.



Angelo, Le Hussard sur le toit et Manon des sources, trois romans pour découvrir et rêver la Provence que je vous conseille vivement.



Quant aux différences drastiques qui opposent Aix à la Haute-Provence, je ne peux que vous encourager à visiter la région et à rencontrer ses habitants pour vous en faire une idée... Il se peut alors que vous découvriez qu'il n'y a pas une, ni même deux Provence mais des myriades !


Paul Cézanne, L'Estaque




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