"L'amour est une invention du XIIe siècle"

Mis à jour : juin 29

C’est par ce titre accrocheur ― chers lecteurs et lectrices ― que je souhaite vous attraper dans les merveilleux filets de la poésie de l’amour courtois, appelée plus joliment la poésie de la fin’amor par ses contemporains, qui connaît un âge d’or entre le XIIe siècle et la deuxième moitié du XIIIe siècle en Europe et qui, je suis sûre, ne vous décevra pas.


Car au-delà de leurs culottes bouffantes et de leurs collants aux couleurs tapageuses, les troubadours ont chanté, souffert et réfléchi à l’amour et leur art a marqué

“une étape brillante de la poésie et de la pensée universelles” (P. Bec, La Langue occitane)

Même si la citation reprise dans le titre vient d’un historien reconnu, à savoir Charles Seineglos, elle a bien sûr quelque chose de trompeur tout en refermant une certaine vérité.


Non, l’Occident n’a pas attendu le Moyen Âge pour aimer mais la conception que nous avons de l’amour est issue de la poésie de la fin’amor ainsi que nous le rappelle dans la Fabrique de l'histoire sur France Culture, Michel Zinc, spécialiste en la matière.


Le seigneur Konrad Von Altstetten se repose avec sa bien-aimée, Fol, 249v, Codex Manesse (vers 1300) par Rudiger et Johannes Manesse , bibliothèque de l'Université d'Heidelberg, Allemagne.



La poésie de la fin’amor, qu’est-ce que c’est ?


La littérature de la fin’amor (comprendre fin dans le sens de pur, authentique) naît dans le Midi de la France. Il s’agit de poèmes d’amour en langue occitane chantés par des troubadours et des trobairitz (féminin de troubadours) qui s’accompagnent d’instruments.


Dans un deuxième temps, la doctrine de la fin’amor gagne le nord de la France et la langue d’oïl avec Chrétien de Troyes et son cycle arthurien dans lequel la dimension chevaleresque l’emporte sur l’érotisme occitan, et la poésie est supplantée par le roman. Le Roman de la Rose est également une œuvre emblématique de ce mouvement. En Allemagne, les Minnesänger s’approprient la fin’amor en allemand et conservent l’érotisme des origines. Enfin, au XIIIe siècle, cette tradition gagne l’Italie et le toscan en influençant Dante et Cavalcanti qui préfèrent le mysticisme à l’érotisme, et inaugurent la tradition du Dolce Stil Novo dans laquelle la femme devient une femme-ange qui inspire douceur et gentillesse et dont la qualité se résume en un mot : perfection. La donna angelicata par excellence est la femme aimée de Dante, Beatrice.


De quoi ça parle ?


Un amour qui transgresse les liens du mariage


Le schéma classique est un jeune homme épris d’une dame mariée et noble, souvent la dame du seigneur. Loin d’une apologie de l’adultère, dans la mesure où à l’époque le mariage d’amour n’existe pas, ce schéma répond à des exigences narratives : la dame doit être respectable et inaccessible afin de créer une attente et d’exalter le désir, deux éléments fondamentaux de la fin’amor.


Une dévotion à la dame


La relation entre l’amoureux et la dame est copiée sur celle du vassal et du seigneur, on parle de “services” d’amour à la dame. En outre, le jeune homme doit se montrer digne, faire preuve de patience, d’élégance dans ses manières, de virilité, et prouver ainsi qu’il mérite d’être aimé par la dame. Quant à cette dernière, si elle cède, elle ne doit le faire qu’à la toute fin pour permettre que l’amour ait le temps de transformer et d’anoblir le cœur du jeune homme. L’amour courtois désigne également ce jeu, ce code de conduite que promeut ce courant littéraire. La séduction, très codifiée et sophistiquée, comprend de nombreuses épreuves et étapes, du dévoilement des chevilles nues de la dame, en passant par l’échange des souffles des amants et l’épreuve suprême, l’assag, où les amants nus sont autorisés à toutes les caresses sauf à “passer à l’acte”. C’est ce jeu sophistiqué de séduction, cet amour pour le flirt, dirait-on aujourd’hui, qui est demeuré présent dans la culture occidentale — et française en particulier— et qui, suite à la lecture d'un roman français, fascine le personnage principal d’Andreï Makine dans Au temps du fleuve amour (Folio, p. 198) :


À quoi, en effet, pouvions-nous comparer l’inimaginable complexité sentimentale de l’Occident qui nous était révélée ce soir ? En quels termes exprimer l’érotisme tout en nuances de cette scène de séduction ? La femme assise dans son fauteuil, une jambe savamment mise à nue. Une femme qui continue à écouter les aveux douloureux du jeune homme trahi, qui fait apparaître toutes les marques de compassion et qui, en même temps, relève imperceptiblement le bord de sa robe… Non, cette dialectique sensuelle n’avait pas d’équivalent dans notre langage d’hommes de la taïga !


Un désir charnel et spirituel

La fin’amor est une tentative de concilier érotisme et spiritualité à une époque où il existe d’un côté l’amour de Dieu et l’amour dit naturel —celle d’une mère pour son enfant ou celui existant au sein d’une fratrie — et d’un autre, une sexualité qui est synonyme de péché. La poésie de la fin’amor essaie de penser l’amour charnel, de réunir pureté des sentiments et pulsions sexuelles, et de rendre honneur à la passion amoureuse éprouvée par les amants.



Un amour romantique avant l'heure


Contradictoire par excellence, la fin’amor est un sentiment violent qui domine le cœur de l’amoureux qui a tout de l’adolescent transi. Le désir est autant source d’exaltation que de souffrance. L’attente est à la fois délectation et douleur. L’amoureux se meurt de rencontrer sa dame tout en redoutant cette rencontre car il sait que le désir une fois assouvi risque de s’éteindre. La fin’amor est un amour foudroyant où caresses et blessures sont indissociables.



L’amour courtois aujourd'hui


Si vous êtes de ceux à qui l’on reproche d’être amoureux de l’amour et non des personnes, ou d’idéaliser la personne aimée ou encore d’être incapable de vous engager, vous savez maintenant que vous êtes simplement un héritier spirituel de Guillaume IX d'Aquitaine, grand-père de la fameuse Aliénor et le plus grand des troubadours, et que votre cœur bat au rythme de la lyrique occitane... Ça en jette quand même un peu plus que l’étiquette d’immature dont on pourrait vous affubler !


Loin d'être dépassé, à l’heure du XXIe siècle, rien ne nous empêche d’intervertir ces rôles genrés, de jouer tantôt à l’amoureux, tantôt à la dame ou de garder un rôle et prendre certains aspects de l’autre. Puissions-nous continuer à nous adonner à ce jeu raffiné et délicat de la séduction qui nous rend particulièrement humains et enchante le monde présent et à venir.




Extrait d'une chanson, Guillaume IX d'Aquitaine :


Je ferai chansonnette nouvelle

Avant qu'il vente, pleuve ou gèle :

Ma dame me teste, m'éprouve,

Pour savoir combien je l'aime ;

Et elle a beau me chercher querelle,

Jamais je ne renoncerai à elle.





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