• Maëlle

Réenchanter le monde, une nécessité

Mis à jour : févr. 13

En 1917, apparaissait pour la première fois sous la plume du sociologue Max Weber (1864-1920), l’expression le désenchantement du monde pour qualifier le triomphe de la pensée scientifique moderne face au recul des croyances religieuses et de la pensée magique.


L’être humain occidental chasse les dieux de la terre et retire tout mystère à la nature qui devient un simple réservoir de ressources. La rationalisation, d’abord cantonnée à l’économie, déborde peu à peu sur tous les aspects de la vie humaine au point de devenir la seule manière légitime d’être au monde.


Le philosophe et anthropologue Lévy-Bruhl (1857-1939) nomme cette manière d’expérimenter le monde, la mentalité rationnelle, héritière donc de la rationalisation du monde. On retrouve un concept semblable chez Mircea Eliade (1907-1986) qui distingue deux modes d’être au monde : le profane opposé au sacré dans son célèbre ouvrage justement intitulé Le sacré et le profane (1957).


L’être humain s’est enfin libéré de siècles d’obscurantisme et de superstitions, et les bénéfices du progrès social sont manifestes.


Mais quel prix doit-il payer pour son émancipation et son statut de maître et possesseur du monde ?


Des broutilles. En vrac : la perte du sens de sa vie en tant qu’individu, de l’existence en général, de son identité, de l’union avec le monde et du lien avec ses pairs. Et sûrement de la disparition de la vie telle que nous la connaissons sur cette planète.


Le Désespéré, Gustave Courbet (1843-1845)


Un retour en arrière n’est évidemment pas souhaitable mais certains ajustements à l’échelle individuelle et collective semblent nécessaires pour guérir nos sociétés de leur mal-être criant qu’elles charrient depuis 150 ans.


L’erreur de l’être humain moderne, nous rappelle Eliade, est d’avoir cru qu’en s’affranchissant des religions institutionnelles, il pouvait faire taire son besoin de religiosité ou de spiritualité. Or ce besoin fait partie de sa nature.


L’être humain est un “animal religieux” depuis qu’il enterre ses morts et ne peut faire table rase de son passé.


La spiritualité est ce qui relie l’être humain au monde. En rompant cette union, il se retrouve démuni face à un vide abyssal. Cette rupture, ce sentiment d’étrangeté au monde, est ce qu’on retrouve chez Albert Camus (1913-1960) sous le nom de l’absurde.


L’expérience de l’absurde a sûrement été vécue par des individus avant la période moderne, mais ce qui est nouveau, et ce qui fait le succès de ce concept, est qu’il est pour la première fois dans l’histoire de l’humanité vécu par des sociétés entières.


L’enjeu de l’être humain moderne est de demeurer libre et lucide sans tomber dans le nihilisme.


Il ne s’agit pas de faire revivre les religions auxquelles il ne croit plus, ni de s’approprier des religions ou des systèmes de pensée d’autres cultures, ni de se plonger dans le New Age. Il ne s’agit pas non plus de se perdre dans une utopie politique, ni de dire que le monde n’a pas de sens car :


“dès l’instant où l’on dit que tout est non-sens, on exprime quelque chose qui a du sens. Refuser toute signification au monde revient à supprimer tout jugement de valeur. Mais vivre et par exemple se nourrir, est en soi un jugement de valeur. On choisit de durer dès l’instant qu’on ne se laisse pas mourir, et l’on reconnaît alors une valeur, au moins relative, à la vie”, (Camus, Noces suivi de l’Été, 1959).

L’être humain moderne doit assumer son besoin spirituel. Car Dieu n’est pas mort nous rappelle Frédéric Lenoir dans son ouvrage Les métamorphoses de Dieu (2016), il se transforme, et le succès grandissant des ouvrages ésotériques en est un symptôme. Carl Gustav Jung (1875-1961) nous prévenait déjà de ce phénomène :


"Certes, on peut laisser un enfant dans l’ignorance du contenu des mythes primitifs, mais jamais on ne pourra étouffer son besoin de mythologie et j’ose prétendre que si jamais on réussissait à détruire méthodiquement toute tradition à la surface du globe, eh bien… toute la mythologie et les innombrables religions refleuriraient de plus belle, dès la génération suivante. Seuls quelques rares individus parviennent à abolir la mythologie dans une époque où règne une certaine présomption intellectuelle. Mais la masse ne s’en libère jamais. Tout le rationalisme du siècle des Lumières ne sert de rien ; il détruit simplement une forme passagère de sa manifestation, mais non l’instinct créateur”, (L’Âme et la Vie, 1945).

Pour soigner la crise existentielle de l’être humain moderne et lui éviter de nombreux aller-retours à Katmandou ou autres dérives plus dangereuses, il n’y a qu’une solution : rétablir ce lien, réenchanter le monde !


Et ce réenchantement, s’il doit être libre, ne peut se faire que de manière individuelle.






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Chapitre 1 Librinova_le-chant-de-la-saut
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